Honoré Henri Louis d'Estienne d'Orves
Né le 03 juin 1901 à Verrière-le-Buisson (Essonne (91))
Résistance
En 1940, La France ne peut faire face à l’envahissement de son territoire par l’armée allemande : le gouvernement français capitule et signe l’armistice du 22 juin 1940. Mais, quelques jours avant, le 18 juin, à la radio, depuis Londres, le général de Gaulle, considérant que rien n’est perdu, appelle les Français à venir le rejoindre. Ceux qui répondent à son appel sont alors membres de la « France libre » ou résistants de...
Le 30 août 1941, les Français apprennent, par une affiche jaune bordée de noir placardée sur les murs de la capitale et des grandes villes de France, que la veille, le comte Honoré, Louis, Henri d'Estienne d'Orves, condamné à mort par un tribunal allemand pour espionnage, a été fusillé avec deux autres résistants de son réseau, Maurice Barlier et Jan Doornik. Un de ceux qui seront plus tard reconnus par le Général de Gaulle Compagnons de la Libération vient de disparaître.
Honoré d'Estienne d'Orves naît le 5 juin 1901 à Verrières le Buisson, fief des Vilmorin, la famille de sa mère, botanistes de renom. Par son père, il est issu d’une vieille famille provençale. Cousin de l’écrivaine Louise de Vilmorin, compagne d’André Malraux, et d'Antoine de Saint-Exupéry, il incitera ce dernier à publier son premier roman.
Brillant élève du Lycée Saint Louis de Gonzague, il passe son baccalauréat en 1917, fréquente la classe préparatoire du Lycée Louis le Grand puis intègre Polytechnique en 1921. A sa sortie en août 1923, il laisse à ses camarades le souvenir d'un jeune homme affable, spirituel et d'esprit curieux. Il choisit d'entrer à l'Ecole navale et participe à la dernière année de formation des aspirants à bord de la "Jeanne d'Arc "
Promu enseigne de vaisseau de 1re classe en 1925, il embarque à bord du cuirassé "Provence" de l'escadre de Méditerranée puis sur le croiseur-cuirassé "Jules Michelet" des forces navales d'Extrême- Orient. Il émet le vœu de se spécialiser et intègre, en 1928,"l'École des officiers torpilleurs" à Toulon. Brevet d'officier torpilleur acquis, il est affecté sur le cuirassé "Condorcet" à Toulon puis sur le croiseur "Suffren "de la 1re division légère à Brest. Il est alors lieutenant de vaisseau.
C’est le début d’un profond attachement à la Bretagne. À Brest, engagé dans le mouvement social de Robert Garriic, il crée le « foyer du marin » où il dispense des cours sur son temps libre. Sur le plan personnel, il a épousé fin 1929 à Pleugueneuc (Ille et Vilaine) Eliane de Lorgeril, elle-même issue de la vieille noblesse bretonne. De cette union naîtront cinq enfants, trois filles Marguerite, Monique et Rose et deux garçons, Marc et Philippe. Durant les deux années suivantes, il retrouve, comme instructeur, le croiseur-école "Jeanne d'Arc". En 1933, il gagne le ministère de la Marine à Paris au service de l'Inspection générale jusqu'en 1936. Le 11 janvier 1935, il est fait chevalier de la Légion d'Honneur. Lors de de la Conférence Navale de Londres, son poste d’Aide de camp du vice-amiral Robert lui vaut un témoignage officiel de satisfaction. Il entre, pour une année, à l'École de Guerre navale dont il sort breveté et diplômé du centre des Hautes Études Navales. Entre 1937 et 1939, de retour à Brest, il est nommé sous-chef d'état-major de la 2e flottille de torpilleurs sur le contre-torpilleur "Bison". Blessé à la main, lors de la collision entre le bâtiment et le "Georges Leygues" qui va faire dix-huit victimes, il est félicité par le ministre de la Marine "pour son dévouement, son calme et son sang- froid après l'accident survenu sur le "Bison" le 7 février 1939." . Ce bâtiment étant hors service, il occupe la même fonction sur le contre-torpilleur "Jaguar" puis sur le torpilleur "Cyclone".
Mais la seconde guerre mondiale éclate, d'Estienne d'Orves fait alors partie de la 2e division de croiseurs à bord du "Duquesne". En juin 1940, après l'attaque des Britanniques contre la flotte française à Mers el Kebir, le croiseur-amiral de la force X est immobilisé en rade d'Alexandrie.
Le 10 juillet, d'Estienne d'Orves choisit de poursuivre le combat. À l'amiral Godfroy, dont il est l'officier d'état-major, il laisse une lettre expliquant qu'il ne peut se faire à l'idée que sa patrie accepte la défaite. Considéré comme déserteur -et plus tard condamné par un tribunal militaire français, il prend le nom de Châteauvieux et crée, avec sept officiers et une cinquantaine d’hommes, le « Premier groupe marin ». Après avoir rejoint le général Legentilhomme en Afrique, il rallie l’Angleterre au terme d’un long périple pour se mettre sous les ordres du Général de Gaulle. Arrivé dans la capitale britannique en septembre 1940, il est promu capitaine de corvette et nommé à la tête du 2e bureau des FNFL en remplacement du commandant Passy, de son vrai nom André Dewavrin. Ce dernier juge d'Estienne d'Orves "plein de courage et d'abnégation, un véritable saint !" mais le trouve peu fait pour lerenseignement parce que trop confiant. Capitaine de corvette, d’Estienne commande d'abord le "Mistral" puis est affecté à l'Amirauté britannique. Impatient d’agir, il obtient l’autorisation de développer le renseignement sur le territoire français à partir du réseau embryonnaire "Nemrod" qui avait vu le jour à l'initiative de Maurice Barlier, agent commercial et du néerlandais Jan Doonik.
Le 22 décembre 1940, il rejoint clandestinement la Bretagne à bord d'un bateau de pêche de l’île de Sein, le "Marie-Louise", et débarque à Plogoff en compagnie de son radio Marty, muni d'un poste qui doit le relier à Londres. Il est chargé de réunir des renseignements sur les arsenaux et les bâtiments allemands. Il établit sa base à Nantes chez les Clément, un couple de résistants, sous le nom de Keraudrun, et entreprend des déplacements qui le conduisent à Lorient et dans toute la Bretagne. Il récolte une moisson de renseignements capitaux sur les défenses côtières allemandes, les bases de sous-marins, les aérodromes, les dépôts d'essence.
Du 6 au 19 janvier 1941 d'Estienne d'Orves se rend à Paris chez le peintre Lacasse, dont le domicile doit être le point de ralliement d’un second réseau. Alerté par les Clément sur le comportement suspect de Marty, d'Estienne d'Orves, hésite à le renvoyer à Londres. Or dans l’intervalle, Alfred Gaessler, alias Marty, a proposé ses services au contre-espionnage allemand de Nantes contre une rémunération conséquente.
Le 22 janvier 1941, la Gestapo envahit le domicile des Clément. Le commandant tente de résister mais il est menotté et incarcéré à Angers. La trahison de Gaessler permet d'arrêter Barlier, Doornik et l'ensemble du réseau, soit vingt-six personnes.
Six d'entre eux, dont Honoré, vont être conduits à Berlin et internés à la prison du Moabit. Berlin se déclarant incompétent, ils sont de retour à Paris le 26 février à la prison du Cherche Midi. Mis au secret, d’Estienne d’Orves lit des œuvres classiques, médite et rédige son journal. Ses écrits seront publiés après la guerre avec une préface du Général de Bénouville. Le procès du réseau qui va durer douze jours commence le 13 mai 1941. D'Estienne d'Orves prend sur lui toutes les responsabilités et défend ses coinculpés. Le 23 mai, le capitaine de frégate et huit de ses camarades sont condamnés à mort par le tribunal du Gross Paris et transférés à Fresnes. Honoré a impressionné les juges par son courage et son attitude loyale, au point que le conseiller juridique Keyser lui-même se rend à Berlin solliciter sa grâce. Mais en juillet 41, la répression allemande s’est durcie. Les communistes sont entrés dans la Résistance après l’invasion allemande de l’URSSS et deux jeunes militants sont sommairement exécutés. En rétorsion, le 21 août, un communiste connu plus tard sous le nom de colonel Fabien abat le premier Allemand qu'il rencontre sur les quais du métro Barbès, l'aspirant Moser. Malgré l’intervention de l’amiral Darlan, les trois peines de mort qui frappent d'Estienne, Barlier et Doornik sont confirmées. Les six autres résistants voient leur peine commuée en travaux forcés.
Le 28 août, Honoré d’Estienne d’Orves écrit à l'abbé Stock, l’aumônier allemand qui l'a accompagné durant sa détention et au Mont Valérien, à son ami Paul Fontaine et à sa sœur Catherine Régnier où il dit : "Que personne ne songe à me venger. Je ne désire que la paix dans la grandeur retrouvée de la France. Dites bien à tous que je meurs pour elle, pour sa liberté entière, et que j'espère que mon sacrifice lui servira.".
À son épouse, il écrit ces mots : " Je veux que tu continues à mener notre vie courageuse auprès des enfants qui ont besoin de toi. Tu leur expliqueras ce que j'ai fait pour qu'ils sachent que leur papa n'a eu qu'un but, la grandeur de la France et qu'il y a consacré sa vie." Jusqu'au matin de son exécution il conserve sur lui une photo d’Eliane et de ses cinq enfants, au dos de laquelle il écrit : "À mes enfants chéris, je rends cette photo qui m'a rendu heureux pendant tout ce mois d'août 1941 et qui les a unis pour ma plus grande joie en face de moi, Papa".
À l'aube du 29 août 1941, un autocar vert de gris quitte la prison de Fresnes pour le Mont Valérien à Suresnes. À l'intérieur, les trois hommes assis sur leur cercueil, sous la garde des soldats allemands qui vont les fusiller, chantent et récitent la prière des condamnés. Face au peloton, ils demandent de ne pas avoir les yeux bandés ni les poignets entravés. Après la bénédiction de l’abbé Stock, Honoré d'Estienne d'Orves s'approche du conseiller Keyser et lui déclare : "Monsieur, vous êtes officier allemand. Je suis officier français. Nous avons fait tous les deux notre devoir. Permettez-moi de vous embrasser." Celui qui « croyait au ciel" (Le poème d’Aragon, publié en 1943, est dédié à d’Estienne d’Orves et Gabriel Péri), est d’abord inhumé au cimetière d’Ivry. Il repose aujourd’hui à Verrières le Buisson, sa ville natale.
Honoré d’Estienne d’Orves avait 40 ans. Le retentissement de son exécution est considérable et son sacrifice incitera de nombreux Français à rejoindre la Résistance.
Par décret du 30 octobre 1944, le capitaine de frégate d'Estienne d'Orves reçoit la Croix de la Libération avec la citation suivante :" Officier supérieur d'une rare élévation morale dont l'enthousiasme et l'ardeur n'ont jamais fléchi. Dès l'été 1940, rejoint le Général de Gaulle, part volontairement pour une importante mission en France occupée. Capturé par l'ennemi, a payé de sa vie à la Caponnière du mont Valérien le 29 août 1941. Sa foi dans les destinées immortelles de la Patrie, donnant à l'heure même de son exécution une suprême leçon de grandeur. Paladin des Forces Française Libres, son nom demeure inscrit dans les plus glorieux fastes de la Marine française."
Dès la Libération, une centaine de villes inaugurent rues et places à son nom. A Paris, la place de la Trinité, lieu de ses rendez-vous clandestins, et la station de métro sont rebaptisées « d’Estienne d’Orves ».
Son sacrifice est rappelé aussi notamment :
- Sur le mémorial de la prison du Cherche-Midi ;
- Sur la cloche du souvenir du Mont-Valérien à Suresnes ;
- Dans la cour du ministère de la Marine, place de la Concorde à Paris, qui porte son nom.
- Au musée de l’Ordre de la Libération à Paris où l’un des espaces retrace la vie et l’engagement d’Honoré d’Estienne d’Orves et de son réseau ;
- Sur le monument aux morts d’Evenos, berceau de sa famille paternelle, et sur celui de Verrières le Buisson ;
- Sur le monument de la Résistance à Aix en Provence ;
- Sur le monument commémoratif de l'École Polytechnique ;
- Sur une stèle commémorative à Paris square de la Trinité.
Extrait du poème d’Aragon « La Rose et le Réséda » paru dans « la Diane Française » qui fait allusion à Honoré d’Estienne d’Orves, « celui qui croyait au ciel » et à Gabriel Péri, « celui qui n’y croyait pas ».
« …Qu’importe comment s’appelle
Cette clarté sur leur pas
Que l’un fut de la chapelle
Et l’autre s’y dérobât
Celui qui croyait au ciel
Celui qui n’y croyait pas
Tous les deux étaient fidèles
Des lèvres, du cœur, des bras
Et tous les deux disaient qu’elle
Vive et qui vivra verra »
- Légion d'Honneur (chev.)
- Compagnon de la Libération



